Eternellement peinture

Je ne sais pas (pour paraphraser Marcel Proust), si la belle et très vigoureuse peinture de François Felten peut avoir une fin de l'histoire, mais elle a certainement des nouds secrets que l'on peut tenter d'ouvrir. Et il n'y a pas moins vrais qu'un sa  présence « les langues se délient étrangement ».

L'exposition "Arts en dialogue" amène sur les cimaises d'une des plus anciennes et des plus connues galerie de Bucarest un artiste venu d'un pays dont la sobriété presque légendaire n'a pas toujours réussi éteindre le tumulte des passions. Nous nous sommes tous retrouvés, à un moment ou à un autre, devant des produits de l'imagination ou de la technique humaine que l'histoire a nommé, à tort ou à raison, « créations ou tout simplement objets d'art» et qui forment ici l'objet de notre présence. Regarder au-début, peut-être furtivement, revenir sur ses pas pour regarder, plus tard, avec un peu plus d'attention, de près, de loin, une fois, deux fois, encore et encore, aimer ou rester circonspect, admirer.avant de sentir cette émotion si étrangère à l'indifférence, ce besoin, tellement fragile, tellement fort, tellement unique dans son genre, qui est celui de la possession, mais surtout, et avant tout autre chose, celui de la parole, celui du partage.

Mais que pourrions-nous dire ? Comment s'y prendre?  Par quels moyens bâtir des ponts entre l'artiste et son publique ? Le regard suffirait-il?. Ou la parole?.Quelle est donc cette liberté prête à nous saisir devant la souplesse d'une telle vision?

La Fondation Paneuropa mûrissait depuis quelque temps déjà le projet d'une expérience particulière : proposer au public roumain des artistes luxembourgeois dont la peinture, plus qu'un « gain-vie », est un « modus-vivendi », un plaidoyer pour l'art, une réflexion sur le monde, un attribut de différence, l'odeur de notre temps. Encore
fallait-il dénicher le bon artiste, celui qui offrait sa chance à l'expression. Je n'essaierais donc pas, faire taire l'orgueil d'avoir mené cette aventure aux cotés du professeur Nicolae Iordan Constantinescu, le President de la Fondation Paneuropa, que je tiens d'ailleurs à remercier pour l'enthousiasme avec lequel il a tout mis
en ouvre pour l'accueil de François Felten, l'un des artistes les plus complets du Grand Duché de Luxembourg.

D'une éternelle secousse

Bien sûr, il y a dans cette aventure un plaisir personnel que je reconnaisse lorsqu'il m'arrive de me retrouver devant l'un ou l'autre tableau bousculé par les pinceaux de François Felten. Je suis dans le sentiment d'une interpellation exigeante dans laquelle la pensée de l'ordre et celle du désordre me paraît fondamentale. J'aime, en effet, cette certitude du hasard, l'image concrète d'un espace profane que je trouve ici convoqué par un prêtre. Tour à tour, érudites, enthousiastes ou polémiques, ses ouvres séduisent par le dynamisme. Il arrive quelquefois que le peintre laisse entrer de la colère dans ses couleurs, tout comme de la légèreté, de la gaité même et de la
désinvolture, afin que tout le sens y soit tenu, précieusement. Car l'univers de François Felten ne pousse pas seulement vers les mondes du réel, de l'utopiquement possible ou de la fantaisie, il attache aussi à une histoire, à la fois pudiquement intime et référentielle.

L'image d'un univers quotidien et continuellement errant le hante comme il avait hanté les rebelles COBRAS-s des années 1948. Un écho surtout, celui des plantes, des animaux, des hommes et des oiseaux imaginaires, tels qu'on les avait rencontrés dans l'enfance ou dans les rêveries les plus folles peuple les tableaux. Jardins philosophiques aux parfums d'enfance, créent des aires de jeux et de pensé. Le temps du dessin et de la peinture ne retient que le bruit saccadé de la trace engagée dans les virages des corps, l'odeur forte de l'huile, du bois raide des cadres et la discrétion des tissus perdus sous le poids des pigments. Le brusque de quelques contours dont on a presque oublié le message, réveille en sursaut des souvenirs, déjà oubliés, déjà fondus. Appel, Constant, Atlan, Constant, Corneille, Alechinsky... Retournée sur ces toiles où les corps, les couleurs, les fantaisies spontanées et les ambiguïtés philosophiques se disputent cordialement la place, je me rends compte, étonnée, que l'objet de ma fascination palpite dans l'agglomération d'atmosphères, dans la foule de espaces ouverts à notre présent en besoin de nouveaux vérités, de nouveaux rêves, de nouvelles chimères. Vigoureux jusqu'à la violence, tendre jusqu'à l'innocence, pittoresque et amusant, le geste de François Felten va en
déchirant le réel pour y labourer sa propre trame, tranchée où nous, le publique, nous ne sommes pourtant pas absents puisqu'il nous laisse entrer avec nos propres attentes, nos propres histoires et nos propres
amours, nos propres rêves.

Mariana Wathelet